Un AVAC à domicile

Il y a six ans : une « homebirth cesarian »

Il y a six ans j’ai été opérée d’une césarienne pour la naissance de mon premier enfant. C’était plus précisément une « homebirth cesarian », c’est-à-dire que l’accouchement était prévu à domicile, a commencé à la maison, et s’est finalement terminé au bloc opératoire de l’hôpital, où en quelques minutes des médecins m’ont ouvert le bas-ventre pour extraire mon bébé.

Je suis tombée dans le piège classique que j’avais observé maintes fois lors de mes stages d’étudiante sage-femme : transfert pour stagnation → péridurale → ocytocine de synthèse → souffrance fœtale → césarienne d’urgence.

Les jours, semaines, et même les mois qui ont suivi ont été teintés d’émotions contradictoires : entre le bonheur d’accueillir mon premier bébé et le sentiment d’échec, d’être défaillante, de ne pas être complètement femme. Mon corps n’a pas su faire, ou plutôt, on ne l’a pas laissé faire.

Ne pas avoir expérimenté le passage, sensation de « rupture » soudaine entre la grossesse harmonieuse et le bébé qu’on nous met dans les bras, sensation de perte totale de contrôle. En entrant dans le bloc opératoire, en pleurs, je me suis complètement dissociée. Je suis sortie de mon corps. Mon corps ne m’appartenait plus. C’était la seule manière que j’ai trouvée pour supporter l’inacceptable. Pour « sauver » mon enfant.

Oui, comme on dit toujours, « le bébé va bien, c’est le principal ». En plus j’ai vécu le bonheur de l’allaiter, de le porter sur moi partout où j’allais, de le voir grandir épanoui et en pleine santé… Mais malgré tout cela, le souvenir de sa naissance me hantait. Pendant des mois je ne pouvais parler de ma césarienne sans en pleurer. J’en ai versé, des litres de larmes. Je vivais des « montagnes russes » émotionnelles, entre la joie du maternage et la tristesse du deuil de l’enfantement.

Je n’arrivais pas non plus à apprivoiser mon nouveau corps. Je me sentais toujours coupée en deux. La partie basse de mon corps sous la cicatrice était endormie, ne vivait plus, elle était inerte…

Les adhérences donnaient une sensation désagréable. Et cette diastase des grands droits qui ne se refermait pas – qui ne s’est jamais refermée d’ailleurs – signe d’une grossesse interrompue violemment ou abdominaux traumatisés pendant l’opération ?

En tenant pour la première fois mon bébé dans les bras je me suis dit « Il est si petit, j’aurais pu l’enfanter, j’en suis sûre ». J’étais persuadée que dans d’autres circonstances d’accompagnement j’aurais accouché normalement. Si on avait cru en moi, et si on m’avait proposé autre chose que d’aller à l’hôpital et suivre la voie de la médicalisation. Mais qu’il est difficile d’aller contre l’avis de la sage-femme et de son compagnon quand on a des contractions toutes les 2 minutes et 2 nuits blanches derrière soi. La femme qui accouche est vulnérable.

Durant ma grossesse j’étais sur un nuage, persuadée que tout allait bien se passer. J’ai prévu l’accouchement avec mon compagnon peu préparé et la sage-femme qui serait de garde, et que je ne connaissais pas. Je n’ai pas cherché plus loin, je me suis contentée d’un suivi non personnalisé. Je n’ai pas pensé à prendre une doula pour remplir ce manque… J’oubliais qu’en ce début de XXIème siècle il en faut bien peu pour avoir une césarienne, surtout quand il s’agit d’un premier bébé.

Deux ans après la césarienne j’ai enfin entrepris un processus de guérison sur le plan corporel et émotionnel, notamment grâce à une thérapeute/masseuse. J’ai senti comment l’énergie pouvait recirculer entre le haut et le bas de mon corps quand je prenais soin de ma cicatrice. Ma césarienne m’a obligée à fouler des terrains inexplorés et à en apprendre plus sur moi. Et sur le plan professionnel, en tant que sage-femme, cela me permet aujourd’hui certainement d’accompagner avec plus d’empathie les femmes qui vivent un accouchement traumatisant, et à m’engager avec encore plus de conviction sur la voie de la naissance respectée.

Ete 2018 : Surprise !

Eté 2018 : les signes ne trompent pas, je suis enceinte ! On s’y attendait pas… Un mois seulement après avoir emménagé avec mon nouveau compagnon ! Oui, quelle surprise… car mon compagnon était censé être stérile, et que j’étais dans le processus d’accepter – non sans difficulté – de ne plus avoir d’enfant. Quel revers du sort ! Et puis ce n’est pas grave si c’est tôt pour notre couple, on commence à se faire « vieux », alors mieux vaut maintenant ! Quelle joie !!!

La phase d’exaltation est rapidement suivie d’une période de doutes et d’inquiétudes : « Vais-je être capable d’accoucher par voie basse ? », « Si j’ai une autre césarienne, j’en mourrais ! », « Mon chéri va-t-il bien accepter un accouchement à la maison malgré la césarienne antérieure ? », « C’est hors de question de mettre un pied à l’hôpital ! », « Comment vais-je faire pour trouver une sage-femme qui accepte un AVAC à domicile ? », « Quel suivi de grossesse ? Je n’ai rien envie de subir, pas envie de mettre des chiffres autour de ce bébé, mais juste d’écouter mes sensations, de sentir la vie grandir en moi… Mais je rêve, comment mon chéri et la sage-femme qui me suivra pourraient accepter ? ».

Mon métier est d’accompagner des naissances à domicile. Pour moi la question du lieu d’accouchement ne se posait pas. Dans ma culture on accouche à la maison, c’est une évidence. C’est le lieu où je me sentirai le plus en confiance et en sécurité, et où j’aurai plus de chance de réussir mon AVAC.

J’ai pris mon téléphone, et appelé mes copines sages-femmes d’ici et d’ailleurs, pour partager ces émotions et trouver des pistes, des débuts de réponses… Même si j’étais déjà renseignée sur le sujet, j’ai lu un ouvrage sur l’AVAC, histoire de me rassurer une énième fois. Les jours passant, les nuages se dissipaient petit à petit et l’horizon s’éclaircit.

Cette fois-ci je devenais exigeante dans mon choix d’accompagnement pour l’accouchement. J’avais besoin de :

– mon chéri Laurent

– une sage-femme qui me connaisse, avec qui je pourrais instaurer une relation de confiance, idéalement une amie, qui a foi dans le processus, dans la capacité des femmes à accoucher par elles-mêmes. Elle n’aurait pas du tout peur des AVAC, et a idéalement une expérience des AVAC à domicile. Non interventionniste, patiente, elle ne jaugerait pas le bien-être du fœtus et de la maman par la montre. Enfin, elle comprendrait et accepterait mon choix de suivi de grossesse particulièrement « léger » !

– une doula, non impliquée médicalement, relaxe et sereine, qui serait là comme soutien si besoin, pour avoir une autre femme présente, une aide pour mon compagnon, comme pour la sage-femme. Elle n’aurait pas peur des Avac, pas peur d’arriver avant la sage-femme et éventuellement d’assister à la naissance si la sage-femme n’a pas le temps d’arriver.

C’était loin d’être évident à trouver… Dans ma zone aucune sage-femme n’accompagne les Avac à domicile.

Puis au hasard d’une conversation téléphonique, Léa, une copine sage-femme que j’admire beaucoup, un véritable « Michel Odent », complètement dévouée à la cause, et qui répond à tous les critères que j’ai énoncés plus haut, me propose son accompagnement. Je n’ose y croire… Cette éventualité ne m’était pas venue à l’esprit puisqu’elle habite à… 4h30 de route de chez moi ! Elle me le confirme bien : elle viendrait pour mon accouchement puis resterait chez moi les quelques jours suivants. Quelle chance !!!

Quant à la doula, c’est aussi un heureux hasard qui m’a guidée vers elle quand j’étais à 4 mois de grossesse. Formée à l’étranger, en hypnobirthing, en spinning babies, elle avait beaucoup de cordes à son arc. Bien qu’elle avait encore peu d’expérience, son enthousiasme, sa foi, sa passion m’ont conquise. Elle n’avait pas peur des AVAC puisqu’elle venait d’un pays où les AVAC en extra-hospitalier étaient monnaie courante, et pouvait sans problème arriver avant la sage-femme (ce que refusent beaucoup de doulas françaises).

Voilà, l’équipe pour l’accouchement était formée !

Ma grossesse fut heureuse et sereine. Nous avons choisi les examens qui nous semblaient nécessaires et importants pour nous, c’est-à-dire très peu, car j’allais bien, je sentais mon bébé bien grandir et en pleine forme. Mon compagnon me faisait confiance. Je n’ai pas mis un seul pied à l’hôpital, ils n’avaient donc pas mon dossier. Ainsi, je n’avais aucun risque de recevoir de pressions provenant de l’extérieur (je les connais trop bien ces pressions potentielles…), ce qui m’apportait beaucoup de sérénité.

Je remplaçais donc les rendez-vous médicaux par des séances de massage avec Elisabeth, des séances de bains chauds/ hammam/sauna, d’ostéopathie, des préparations à la naissance en hypnobirthing avec Katia, des Skypes avec Léa et pour apporter la « théorie » à Laurent les vidéos de préparation virtuelle de Karine la sage-femme. Que du bonheur ! Nous nous réjouissions d’enfanter !

Le 3 mars 2019, J-1

39+2 semaines d’aménorrhée

Ce dimanche nous allons à la montagne en famille. Pendant que les garçons iraient skier, j’ai prévu comme à mon habitude de faire une marche dans la neige. Mais arrivée là-bas, aucune envie. La marche depuis le parking jusqu’au pied des pistes me suffit amplement, pas envie d’aller plus loin, je me sens lourde… Alors je vais me dorer au soleil sur une terrasse de café avec un bouquin…

J’envoie des WhatsApp à ma sage-femme pour lui donner tous les détails : le TV que je me suis fait quelques jours auparavant (je m’étais examinée par curiosité et histoire de me rassurer, col bien mou !), les indications pour arriver et se garer près de chez moi. Elle me dira que c’est alors ce jour-là qu’elle a vérifié tout son matériel dans sa voiture… un pressentiment !

Comme d’habitude quand on rentre de montagne, j’ai pas mal de contractions sur la route. Je sens comme la tête de bébé appuie bien, et j’ai même des pincements au niveau du col, que je n’avais jamais eus jusque là.

Le soir je m’applique sérieusement à faire mon massage du périnée et à m’exercer avec l’Epino, consciente qu’il ne me reste que peu de temps pour préparer tout ça. J’ai commencé tard, ce n’est que la 4e cession que je fais… Avec les vacances, les enfants, j’ai eu finalement peu de moments pour moi… Enfin, j’avoue que c’est une excuse… Disons plutôt que j’ai eu du mal à m’y mettre, surtout avec l’Epino, cet appareil conseillé couramment côté suisse mais si controversé côté français. J’étais curieuse, j’avais très envie de le tester moi-même pour pouvoir mieux en parler aux femmes par la suite (comme pour tout d’ailleurs, on se met beaucoup la pression en tant que sage-femme en voulant tout tester !). Avec l’Epino ce soir-là j’arrive seulement à 6,5 cm et qu’est-ce que ça brûle ! Il y a encore du boulot…

Puis on fait l’amour. Finalement, les câlins, n’est-ce pas la meilleure préparation du périnée ? Ainsi que pour la naissance ? J’en suis convaincue. Puis je fais remarquer à Laurent qu’on n’a toujours pas mis la bâche sur le matelas (pour mon premier bébé j’avais rompu à minuit dans le lit et j’avais ruiné le matelas). Il était tard, par flemme on se dit qu’on le fera le lendemain.

4 mars 2019 : pas de doute, c’est le jour J !

2h30 du matin : je suis réveillée par des contractions d’intensité et de durée variable, entre 15 secondes et 1 minute, mais assez fréquentes – toutes les 3 minutes à peu près, ressenties au niveau du col et de tout le ventre. Je reste au lit tranquille, je veille à ne pas réveiller Laurent, il faut qu’il se repose bien, car j’en suis sûre, ce sera pour aujourd’hui. Des contractions, j’en avais un peu tous les jours depuis un mois, mais jamais la nuit, et pas aussi fréquentes. Je fais des allers-retours discrets aux toilettes. J’ai la diarrhée, un signe infaillible chez moi de mise en travail.

5h45 : Je ressens un « flop » et sens un léger écoulement dans le vagin. Vite, je saute hors du lit, et « plouf », c’est la grosse flaque, j’inonde le chemin jusqu’aux toilettes. Ouf, le matelas est sauvé ! Mince alors, moi qui rêvais d’un bébé coiffé, encore une fois je romps la poche tôt… Enfin cette fois-ci au moins j’ai des contractions, cela me rassure. Le bébé veut naître plus tôt que prévu, zut, je n’ai pas assez massé mon périnée, Epino que jusqu’à 6,5… Allez, on s’en fiche, ça va le faire !

6h : Je préviens Léa la sage-femme et Katia la doula de la rupture et des contractions. Juste un sms pour ne pas les réveiller car j’estime qu’il n’y a rien d’urgent. Léa répond car elle était de toute façon déjà réveillée. Quelle chance que ça se passe au petit matin. Elle fait les 4h30 de route de jour, et non la nuit, ouf !

Je vais m’allonger sur le canapé du salon avec Laurent, car entre temps mon fils est venu dormir dans notre chambre. Mais je reste peu de temps allongée, je ne supporte plus cette position. Les contractions s’intensifient petit à petit, je souffle. Je suis mieux debout, alors je marche, je marche, et à chaque contraction je m’arrête pour me suspendre aux épaules de Laurent.

J’ai faim, alors je prends un bon petit déjeuner… que je vomirai une heure après !

7h40 Mon fils part à l’école, en covoiturage que j’organise in extremis. Chouette la solidarité entre mamans. Nous restons tranquilles en couple. Laurent allume un feu de cheminée, met de la musique, c’est parti ! Il voit que je me fatigue et me propose un bain. J’hésite car je sais que ce n’est que le pré-travail, mais j’accepte quand même la proposition, je me doute que ça va me faire du bien.

10h : Katia la doula arrive.

J’entre dans le bain chaud. Précisons au passage que c’est dans notre grande baignoire. La piscine d’accouchement en plastique bleue, je n’en voulais surtout pas – car cela m’aurait trop rappelé mon premier accouchement (j’avais eu très froid car elle n’était pas assez remplie, et toute l’attention de ma sage-femme et de mon compagnon était centrée sur cette fameuse piscine à remplir). Même si j’adore accompagner les naissances dans ces piscines en tant que sage-femme, pour mon propre accouchement c’était hors de question de voir cette chose en plastique bleu prendre toute la place dans mon salon !

Quel plaisir de rentrer dans l’eau chaude ! Le bain me détend, me régénère. Les contractions s’espacent un peu, et la première pause entre deux contractions, délicieuse, me permet même de somnoler. Ouf, un petit répit, je peux enfin me reposer… Je me laisse flotter dans l’eau… Quel bien-être ! Durant les premières contractions je reste en position semi-allongée, mais le temps passant, je me lasse de cette position. Je ressens le besoin pendant la contraction de me mettre verticale, accroupie, accrochée au rebord de la baignoire, tenant la main de Laurent. Ho non, les contractions deviennent de nouveau plus fréquentes… Ça devient épuisant de changer de position à chaque contraction… Faut que je sorte !

11h30 : Léa la sage-femme arrive, juste au moment de sortir du bain.

Rebelote, me revoilà en train de faire les cent pas dans le salon. Je n’arrive pas à trouver une posture confortable autre que debout. Katia me fait des propositions tentantes : elle m’invite à me mettre à genou appuyée sur un tas de coussins. J’essaye, mais non, ça ne va pas. Je dois me relever.

13h : Je n’en peux plus, je craque, je demande à Léa de m’examiner. Je veux savoir. Je sens bien qu’elle n’a pas envie de le faire, elle, qui est très peu intrusive et qui sait bien en m’observant et en m’écoutant que je ne suis qu’en pré-travail. Elle me demande :  « Tu es sûre ? Tu ne vas le regretter? » – Non, non, sûre ! Promis, je ne serai pas déçue! ». L’idée de m’auto-examiner ne m’est même pas venue à l’esprit. Je suppose que c’est parce que le rythme était si soutenu, j’étais épuisée, je n’avais pas la force. Résultat du TV : col quasi centré, court, mou ouvert à 2 doigts, présentation appliquée. Ok, je ne désespère pas, le principal c’est que ce soit mou. J’avais envie de cet examen surtout pour sentir où ça devait s’ouvrir, pour aider mon col, mais c’est loupé, je n’ai pas du tout senti le contact de ses doigts !

Que c’est long ! Je demande un autre bain ! Katia se demande si c’est une bonne idée vu la dilatation… Léa dit qu’il faut que je fasse ce que je ressens. Je dis que j’en ai pris un ce matin de toute façon, alors j’y retourne ! Je n’en peux plus d’être toujours debout, je rêve d’un petit répit…

13h30 Entrée dans le bain, et là, même plaisir, même soulagement que pour le premier bain. Ouf ! Repos, je me laisse flotter en position semi-allongée. Mais là dès que la contraction suivante arrive, impossible de rester allongée, ça ne va pas. Je dois donc me mettre à genou ou accroupie et m’accrocher à Laurent. C’est épuisant ce changement de posture à chaque fois, j’ai une telle flemme de bouger, mais je n’ai pas le choix. A un moment donné je ne supporte plus la vue des deux savons qui traînent sur le rebord de la baignoire: « stp enlève ces savons ! ».

Dans ce bain très vite les sensations évoluent, mes sons changent. Je râle, j’émets des sons bizarres, saccadés, un peu rauques, et je sens venir des sensations légères de poussées, mais pas très nettes et pas à chaque contraction. Serais-je dans la phase de la marée ? Déjà à dilatation complète ?

Je fais ce que je sens, je ne sais pas trop quoi en fait… Puis je ne suis plus à l’aise dans ces positions accroupies, j’ai besoin de suspension je crois et dans la baignoire je ne peux pas me suspendre… Difficile de changer de la position allongée à accroupie à chaque contraction, c’est épuisant.

14h15 : Je sors du bain. C’est Katia qui prend le relai de Laurent qui m’a demandé gentiment l’autorisation d’ « aller manger une pomme ». Mais quand je m’appuie sur les épaules de Katia durant la contraction, c’est trop mou, trop bas (elle est bien plus petite que Laurent)! Je veux de nouveau mon Laurent !

Elle me propose quelque chose, un massage à l’huile je crois ? Je décline sa proposition, non non, impossible ! Je me dis mince alors, je ne suis pas très preneuse de tout ce qu’elle me propose, la pauvre… comment doit-elle le vivre ?

Le vortex est déchaîné. Les contractions s’enchaînent à un rythme infernal. Je subis, je n’ai pas le choix. Aucun répit possible. J’ai l’impression que c’est la fatigue qui me shoote, plus que les endorphines. C’est tellement intense !

Ouf, Laurent est de retour ! J’ai besoin d’un Laurent bien solide, en béton, un pilier. Dès qu’il bouge je lui dis « Non, bouge pas ! », s’il me fait un bisou : « Non, pas de bisou ! », s’il met une main trop bas « Non ! », en retirant sa main. Je ne supporte pas qu’on me touche plus bas que les aisselles. Et surtout pas de tendresse qui me déconcentre, ou de stimulation du ventre avec une main qui effleure… J’ai l’impression de devenir infecte avec lui, alors parfois je m’excuse !

J’ai envie de tenter la suspension à l’écharpe qu’on avait accrochée à une poutre. Je descend au salon. Léa me dira ensuite que c’est à ce moment-là qu’elle a estimé le début du travail, les signes étaient là : j’étais ailleurs, ma voix était plus grave, je donnais des ordres en oubliant la politesse.

Je demande, ou plutôt… j’ordonne à Laurent de changer la hauteur du nœud d’écharpe. Il le fait, je me suspens et le nœud glisse ! Il m’explique que c’était pour faire un essai, mais je ne supporte pas ses explications, je veux un nœud solide tout de suite ! Il met une plombe pour faire le double nœud, j’ai le temps d’avoir 2 ou 3 contractions ! Alors je l’engueule ! Enfin je réessaye, mais ça ne va pas, ce n’est pas assez stable, il me fallait quelque chose de fixe. Alors j’abandonne l’écharpe. Que c’est long et dur ! Et puis je sens l’envie d’aller à selles.

15h15 : Je vais aux toilettes. Je me dis en entrant dans les toilettes : « mais dans quel pétrin je me suis mise, j’aurais pu avoir une césarienne programmée, et on n’en parlerait plus ». Cette pensée est vite passée… Je ne me doutais nullement que c’était ma mini-phase de désespérance et que la fin approchait ! J’étais tellement bien aux toilettes que j’y resterai jusqu’au bout…

Quand je m’assois sur les toilettes je suis persuadée que je vais juste à selles. Je n’ai rien d’autre à l’esprit ! Alors qu’en tant que sage-femme je sais pertinemment que c’est le présage de la dernière phase de poussée, là je n’y pense même pas, pour moi c’est juste une envie d’aller à selles ! Mince, mais j’ai beau pousser, ça ne vient pas, c’est coincé. Alors là enfin, je commence à prendre conscience… Et si c’était en fait le bébé que je sentais « coincé » là ?

A chaque contraction je me suspens toujours aux épaules de Laurent, et à chaque pause je me rassois sur les toilettes. Je sens bébé qui descend, alors je l’aide en poussant. Je sens que les poussées sont efficaces, et bébé cherche activement son chemin, je le sens bouger dans mon vagin ! Avec bébé on est synchro. C’est intense, mais je sens que ça avance. Il progresse de millimètre en millimètre dans mon vagin qui s’étire au maximum sous la pression. Je me mets bien droite quand je pousse, je me décambre et ça marche. Je pousse avec mon transverse, suspendue à un Laurent qui se tient aux deux murs pour ne pas faillir. On a le bon rythme, merveilleux travail d’équipe !

A un moment donné Katia me propose un morceau de banane. Je n’ai pas envie de banane car je sens que c’est juste la fin. Je dis : « mais il vient » !!! et je mange quand même le bout de banane pour lui faire plaisir !

Je touche la tête de mon bébé qui apparaît au niveau de la vulve, je suis sa progression. Alors je préviens tout le monde : « Il est au couronnement !». Puis Laurent qui n’a pas envie que bébé tombe dans les toilettes, me propose de me mettre à 4 pattes au sol. Mais je n’ai aucune envie de bouger, je suis bien sur les toilettes ! Léa confirme : « Nathalie, ce serait mieux en effet pour attraper ton bébé ». Ha oui, en effet, c’est un argument entendable, alors je rassemble toutes mes forces, me mets à 4 pattes puis pose un pied par terre en chevalier servant pour avoir les mains libres pour attraper bébé.

Et là c’est intense. Léa me dit de souffler les poussées, de laisser faire tout seul. Je limite la poussée pour ne pas déchirer en touchant la tête. Je sens l’anneau de feu, ça brûle (en fait, des anneaux de feu j’en ai senti plusieurs lors de la descente dans le vagin). La tête sort doucement, ma main la guide. Je remarque une lumière qui s’allume, « non, pas de lumière, ne l’éblouissez pas! ». Puis on attend la contraction suivante pour les épaules. Et là je sens comme si quelqu’un touchait la tête du bébé qui remontait un peu, je cris « ne touchez pas ! » : on me dit que personne ne touche la tête, que c’est le bébé qui bouge tout seul! A la prochaine contraction les épaules sortent, mais la sensation, la brûlure me surprennent tellement, que je crie : « Laurent attrape-le, moi j’peux pas ! ». C’est Laurent qui attrape notre bébé dans un « splash » de liquide et le pose juste entre nous. Incroyable !!! A cet instant, Bébé est encore sonné, manque de tonus, émet un son à peine perceptible. Alors je le stimule, lui frotte le dos, pas de réaction. Je le prends sur moi, et à la verticale à mon contact il commence à bouger et à émettre des petits sons, à reprendre de la vigueur. Je suis alerte, ma fatigue a soudainement disparu, je sens un regain d’énergie incroyable, une pleine présence qui me permet de m’occuper de mon bébé. Accompagnée de toute l’équipe je marche vers le salon, bébé dans mes bras, puis je m’allonge sur le canapé, bébé en peau à peau. C’est le paradis !

Les contractions reviennent, très douloureuses. Je délivre alors le placenta, avec l’aide de Léa. Admirer le placenta et le cordon de son bébé, quel bonheur, j’y tenais tellement ! A la naissance de mon premier je n’en avais pas vu la couleur, cela m’avait manqué. Il y avait eu ce « trou dans le temps » entre mon entrée au bloc et, trois heures après, l’accueil en chambre de mon bébé tout habillé sans son placenta, comme si je l’avais adopté, pas enfanté. Cette fois-ci c’était tout l’inverse… On a laissé faire en savourant chaque étape, en prenant le temps. On a séparé notre bébé de son placenta seulement au bout de deux jours en brûlant le cordon.

Enfin, on n’avait toujours pas vu le sexe du bébé, alors on soulève doucement la couverture pour jeter un œil. On ne voit ni testicules ni pénis, mais peut-être qu’on a mal vu ? En effet, il fait sombre, et bébé tend toujours ses jambes, comme s’il se croyait encore dans le ventre et continuait à pousser sur le fond utérin avec ses pieds ! On reste un moment dans le doute, encore en train de savourer cette arrivée au monde de notre petit… Puis plus tard, je glisse la main sous la couverture pour palper légèrement… mmm… c’est bien une fille !

Epilogue

Je ne sais pas si je peux dire que c’est une expérience réparatrice de la césarienne. Ce qui est certain, c’est que j’ai vécu une expérience nouvelle. J’ai réussi à traverser le vortex déchaîné. Cette expérience qui était banale autrefois, qui pour moi, comme bien nombre d’autres femmes de ce début de XXIème siècle, devient exceptionnelle, une victoire, un trophée : un accouchement. Quand notre bébé traverse notre corps pour arriver à la lumière. Cette sensation unique de ce petit être qui cherche son chemin à travers notre bassin, sentir la force incroyable du périnée qui s’ouvre pour laisser passer l’enfant. C’est magique, c’est puissant. Et en même temps si simple et si évident.

On a surfé sur l’ocytocine encore les jours suivants. J’ai découvert les sensations des « véritables » suites de couche, heureuses de sentir le périnée sensible, les éraillures qui brûlent les lèvres et le plancher pelvien affaibli qui nécessite repos. Un mois plus tard je n’ai pas terminé de savourer cette naissance… Ce n’est qu’un début…

Remerciements :

Laurent,
pour tout,

Oriane et Vigo,
de m’avoir choisie,

Léa et Katia,
pour leur présence discrète et rassurante,

Élisabeth,
d’être qui elle est,

Valle,
de m’inspirer depuis le début,

Laura,
pour son écoute bienveillante,

Les femmes que j’ai eu le bonheur d’accompagner,
qui m’ont montré toute la force et la puissance dont est capable la Femme.
Et notamment Catherine, Anne-Marie, Maria, …

Nathalie Donnez,

le 19 avril 2019.