L’Art du Souffle de Frédéric Leboyer : extraits choisis

Le souffle

«  Tu connais, à présent, le secret :

une expiration qui vient du ventre

longue, lente, égale et douce

mais soutenue de bout en bout,

qui se manifeste, se matérialise

par un son

qui reste identique à lui-même jusqu’à la fin.

Au terme de cette expiration

tu t’es trouvée vide.

Ce vide, loin de le fuir, tu l’as accepté, exploré,

goûté, savouré

pour en sortir naître

une inspiration lente, large, puissante

qui se fait d’elle-même,

qui est la réponse, la récompense

de l’expiration qui l’a précédée.

Tu as appris cet autre secret,

la patience.

Tu sais attendre.

Attendre sans colère, sans effroi.

Et demeurer sans peur et calme,

vide.

[…] La vérité est que tu entres dans un rythme

ce que faisant tu élargis ton champ de conscience

tu as accès à une autre dimension.

Tout le secret, encore une fois,

l’accent est mis sur l’expiration.

Que cette expiration qui te vide

soit le temps essentiel, actif de la respiration

les disciplines traditionnelles de l’Orient

l’ont toujours su et enseigné.

Qu’enseignent les maîtres zen sinon

cette expiration lente, égale et douce

et qui se fait par le ventre ?

Le Prana, le Chi sont bien autre chose que l’oxygène.

Le souffle est bien plus que la respiration.

Par une respiration rythmée

tu te mets à l’unisson de l’universelle pulsation,

tu as un accès à un autre monde.

Entrant dans un fleuve puissant,

baignant dans son eau

tu te trouves portée, emportée par le flot. »

La tempête

« – Que devrai-je faire quand viendra l’enfant ?

Ce souffle, ce son, comment me faudra-t-il en user ?

– Bienvenue est ta question.

Mais avant que je te dise comment respirer,

afin que tu pénètres le sens profond de cette respiration,

écoute une parabole.

Car ne l’oublie jamais, il ne s’agit pas d’une

gymnastique, d’exercices mais bien de la pratique

d’un art.

Vois-tu, je l’ai déjà dit dans un autre livre mais

on ne saurait le répéter, s’en imprégner,

l’enfantement est comme la traversée d’une tempête.

Raz de marée, typhon, tornade seraient encore plus près de la vérité.

Jusqu’à présent, on a parlé de « travail, douleurs,

contractions, dilatation ».

Laisse ce langage.
Les mots, tu le sais, sont chargés.

Et ceux-là, avec leur odeur de viscères, leur

fardeau accablant de souffrances, de misère ;

comment conviendraient-ils pour décrire

cette grande expérience de la joie ?

Il faut parler de vagues.

Et ces sensations, ces « contractions » qui viennent,

se calment

pour revenir, reprendre plus fortes, plus longues

ne sont-elles pas comme la houle qui se creuse

annonçant le gros temps ?

Or donc, te voilà surprise par la tourmente.

Que vas-tu faire ? Tel un capitaine

Tu restes calme, tu fais face.

Ou, au contraire, tu perds la tête et tu fuis.

Terrorisée par la hauteur des vagues, prise de

panique, tu désertes le pont.

Tu cours te réfugier dans ta cabine.

Tu ne veux rien savoir de l’orage.

Tu fermes les hublots, te mets les boules Quies

dans les oreilles et commences à hurler plus fort

encore que le vent.

Ton malheureux navire privé de son capitaine, comment

ne courrait-il pas tout droit sur les récifs

pour y faire naufrage ?

Au contraire, maîtresse de toi-même, tu fais face.

Tu restes sur le pont, donnant les ordres nécessaires,

faisant amener les voiles, n’en conservant que ce qu’il

faut pour tenir le cap.

Les vagues, bientôt, sont hautes comme des montagnes.

Leur démesure, certes, t’impressionne.

Mais tu sens aussi ce qu’a d’enivrant cette puissance

du vent.

L’œil aux aguets, passionnément attentive, une main

légère mais vive sur la barre, tu perçois les moindres

impulsions du vent pour leur répondre immédiatement.

– J’ai navigué,

J’ai rencontré, connu la tempête.

Ce que tu dis, je l’ai vécu, je le comprends.

Et si vraiment je t’entends, si je sais lire entre

les lignes, dans cet ouragan qu’est l’enfantement,

le vent, les voiles

ne sont autres que

mon souffle ?

– Exactement.

– Le mât, les cordages, le gréement,

c’est ma colonne, c’est mon dos ?

– Oui, tu m’entends à demi-mot.

Et ta boussole ?

– Ma boussole ?

– C’est le son.

Dans cette obscurité hurlante, démente, à quoi te raccrocher ?

Ce son sera ton seul soutien, ton guide, ton gouvernail,

ton phare.

– A t’écouter j’ai le goût du l’embrun sur les lèvres.

Je crois boire ce vin enivrant.

Je brûle d’affronter la tempête.

– De toi, je n’attendais pas moins.

Mais, sache-le bien, la mer déchaînée est terrible.

Elle fait trembler les plus braves.
Mieux vaut, pourtant, savoir ce qui t’attend.

[…]

Mieux vaut regarder la vérité en face.

C’est un cataclysme.

C’est aussi grave que de rencontrer la mort.

– La mort !

– La vie, rencontrée face à face dans son immensité,

est terrifiante.

Et cette naissance, oui, est un peu comme une mort.

Et une résurrection.

C’est une initiation.

Tu es mise à l’épreuve. Comme l’acier.

Et tu ressors, comme lui, trempée.

Autre, indestructible, invincible.

Ne t’étonne pas de ce que ce soit effrayant.

Comme tout ce qui est noble, qui est grand.

[…]

Et à présent, dans l’enfantement,

ce sont les rugissements,

les gémissements,

les gémissements

qui montent de toi

tandis que la vie t’assaille, déferle, t’inonde,

te fait immense au point de toucher,

d’embrasser

l’immensité du temps.

Le calme

« – He bien, quand tu crois toucher au port, quand la

terre est proche à pouvoir la toucher,

quand ce qu’on appelle la première partie du

travail est terminée et que s’est ouvert le col telle

une écluse pour laisser passer le bébé,

il se fait un grand calme.

Le vent s’abat.

Plus la moindre contraction, la moindre vague.

Mais c’est un calme étrange, le calme lourd,

inquiétant qui précède l’orage.

On ne voit plus le tigre mais on le sent rôder.

Deux guerriers se mesurent avant l’assaut final.

C’est cet instant d’incertitude totale où tu te

trouves projetée hors du temps et qui précède

l’orgasme.
Tu ne sais où tu es.

Tu n’es plus là.

Tu n’es plus, comme on dit là-bas.

Tu n’es nulle part,

comme en allée

en une terre étrangère,

à la rencontre de l’enfant.
On parle de repos physiologique, d’hormones

à nouveau d’oxygène.

Non !

C’est le temps des adieux, de la séparation.

On se regarde dans les yeux.
On fait silence.
Et dans le cœur de la mère c’est le grand déchirement.

Laisser aller, partir, laisser naître l’enfante

avec lequel on a fait qu’un pendant si longtemps,

est-il plus grand renoncement ?

[…]

L’arrivée au port

– A présent tu vas me dire comment entrer au

port ?

– Comment vous faire entrer, toi et ton cher passager,

comment user de ton souffle quand, une dernière

fois, la tempête va se déchaîner ?

Oui, je vais te guider.

Sache que le monstre ne s’était pas assoupi que pour

amasser encore plus de folie, d’énergie.

Ses rugissements sont, maintenant, terrifiants.

Et quand aux vagues, elles semblent sans fond.

[…]

– Et comment fait-on… pour pousser l’enfant ?

– Pousser… l’enfant ?

Tu aimes, toi, qu’on te pousse ?

Tu veux le faire tomber, cet enfant ?

Tu veux le mettre dehors,

le jeter tout nu à la rue

comme fait un propriétaire irrité,

expulsant un locataire détesté ?

Tu veux chasser ce bébé

comme on traque un animal terrorisé

hors de son refuge, de sa tanière ?

Pousser l’enfant ?
Non, non, jamais !

– Mais alors… il ne faut pas… pousser ?

– Il ne faut pas.

– Il ne faut pas… faire d’efforts ?

– Il ne faut pas faire d’efforts.

– Mais alors, cet enfant, comment le faire sortir ?
– Le faire sortir ?

Non.

Le laisser passer,

s’en aller, te quitter.
Pousser, forcer ?

Non, s’ouvrir.

Ne pas lutter.
Céder, s’abandonner, se rendre,

s’offrir

une dernière fois à la tourmente.

Comment naîtra l’enfant ?

Comme un sourire.

Comme ce soupir

qui s’exhale de ton bouleversement

qui monte du fond

de ton anéantissement,

de ton ravissement. »