Regard d’une sage-femme sur la naissance à domicile

Personnellement c’est la naissance à l’hôpital qui me fait peur, pas à domicile. On ne parle pas assez des risques encourus par la femme en bonne santé qui va dans un lieu destiné à soigner des pathologies. Il s’agit d’un environnement qui répond mal aux besoins d’une femme en travail : lieu froid, personnes inconnues, ambiance stressante et aseptisée, accouchement contrôlé selon des protocoles – hérités des débuts de l’obstétrique moderne quand l’evidence-based medecine n’existait pas-, rapport inégalitaire entre blouses blanches et « patientes » (une femme qui accouche devrait-elle être appelée « patiente »?), etc. Rien que le déplacement en voiture et le changement de lieu, d’accompagnant, et d’ambiance, en plein milieu du travail d’accouchement peut avoir des conséquences non négligeables.
Pour soutenir le processus de l’accouchement, pour favoriser la sécrétion  des hormones qui sont en jeu dans une naissance et donc éviter les pathologies, il faut justement tout le contraire:  intimité, chaleur, douceur, un petit nid douillet, des accompagnants choisis, en qui la femme a confiance, et qui respectent le temps dont elle a besoin dans son processus de devenir mère, sans lui mettre de pression ou de stress.

Hors de l’hôpital il est plus aisé d’avoir un rapport d’égal à égal avec les familles. Certes, nous, sages-femmes, apportons des informations, notre expérience, mais c’est la femme qui sait mettre au monde l’être attendu à travers son corps et son âme. C’est elle et son compagnon qui font des choix pour leur grossesse, leur accouchement et leur bébé.
h46a1137

Ils préparent leur « nid », aménage leur lieu. Ils choisissent les personnes qui seront présentes le jour J, la compagnie ou non de leurs enfants aînés. La femme peut choisir de s’immerger dans l’eau au moment où elle le souhaite, ou pas, mange quand elle veut et ce qu’elle veut, peut faire une promenade dehors ou rester à l’intérieur, choisit ses positions, en s’appuyant sur le mobilier de son foyer qui l’accompagne dans la vie de tous les jours. Donner la vie simplement dans son lieu de vie. Une maman disait: « je ne veux pas accoucher ailleurs que chez moi car ne veux pas faire croire à mon enfant qu’il vivra dans un lieu tout blanc, bien rangé et aseptisé ! »

Pour accompagner une naissance, la sage-femme ne se déguise pas avec un accoutrement particulier qui imposerait une distance vis-à-vis du couple ou qui instaurerait une marque de pouvoir en signifiant « moi je sais », ou qui laisserait croire que l’accouchement est un « acte stérile » comme devrait l’être une opération.h46a4311-couple-sage-femme-cu

Nous sommes nous-mêmes. Par contre, nous ne sommes pas sur notre territoire, nous sommes des invitées, alors nous nous faisons discrètes. Respect.

Toute notre attention est tournée vers la femme, le couple, et l’être à venir. Pas de stress. On ne se dit pas : « je dois ensuite passer en salle 2 contrôler le monito », « je dois vite rentrer les données sur l’ordinateur pour transférer la dame de la salle 5 », « il faut que je remplisse encore les papiers de la naissance précédente »… On est dans l’ici et le maintenant. Quand on part accompagner une naissance, on ne sait jamais combien de temps cela va durer. Alors on a pris nos dispositions, nos proches savent, on a annulé nos consultations du jour, et on est entièrement disponible et concentré sur cette naissance. Tous nos sens sont en éveil pour capter le moindre changement de rythme, d’énergie, de sons ou de couleur. On se connecte à la femme pour répondre au mieux à ses besoins.

h46a1211Et quand le moment arrive, l’accueil de la vie se fait dans l’improvisation la plus totale, dans la simplicité de l’instant et du lieu. Pas une naissance pasteurisée, mais une naissance sauvage. Ce n’est pas une femme attachée à des fils reliés à des machines ou des perfusions, mais une femme libre de ses mouvements. Guidée par son seul instinct pour choisir sa position, la plupart du temps à genoux, accroupie, à 4 pattes… que ce soit par terre, dans la baignoire, dans les toilettes, dans une chambre ou le salon… Pour accueillir l’enfant attendu, pas de néons, de matériel déployé, de gâchis de plastique, d’odeur de désinfectant. Pas de voix inconnues, de bruits métalliques, de bip bip, de claquements de portes de placard ou de tiroirs. Juste la magie, le silence, le murmure, le chant, le râle, les larmes, l’émotion, la sueur, les odeurs corporelles, les chairs en contact, la beauté. Dans l’intimité. Car oui, la naissance n’est pas un acte médical, mais définitivement un acte d’amour.

J’adore le film La performance (7 min) car il montre avec brio la similarité entre faire l’amour et mettre au monde.

Chaque naissance est unique, et ne ressemble à aucune autre. Notre rôle est de respecter la singularité de chaque accouchement, de chaque couple. Alors on peut admirer la puissance et l’énergie extraordinaire déployés par la femme.

La naissance est un acte d’amour, et un processus biologique spontané. Comme le dit le tao de la sage-femmerie, « la sage-femme accomplit son travail en ne faisant rien ». Pour comprendre la naissance, ses implications physiques et psychiques, et pourquoi il vaut mieux ne pas intervenir, je vous recommande la lecture des étapes holistiques de la naissance de Whapio Diane Bartlett.

Pas besoin d’analgésie médicamenteuse, la femme s’est préparée, fait appel à ses propres ressources, et si besoin l' »analgésie humaine » fonctionne très bien:  présence, mots, toucher des accompagnants. Pas besoin d’ocytocine de synthèse, ni pour le travail, ni pour la délivrance du placenta. On admire à quel point le processus est parfait quand il est respecté. J’ai été frappée par le peu de saignements qu’on a à la maison. A domicile les complications sont rares. En effet, les problèmes à l’accouchement sont en grande majorité prévisibles dans nos pays, grâce au suivi de grossesse et au suivi général de la santé de la femme. Et on accompagne les naissances à domicile si le domicile est à moins de 30 minutes d’un hôpital, ce qui nous permet de pouvoir gérer une urgence dans les très rares cas où elle apparaît. Nous disposons en outre des médicaments d’urgence pour éviter de perdre du temps lors du transfert.

J’admire beaucoup le travail de mes collègues qui travaillent à la maternité. C’est un travail bien différent. Elles font face à des situations difficiles, tous les cas pathologiques qu’on ne voit pas à domicile. Elles humanisent les prises en charge, font tampon entre les interventions médicales qui peuvent être parfois traumatisantes, et la sensibilité des patientes. Elle doivent sans cesse jongler entre le cadre rigide de l’hôpital et les demandes des patientes, et tout cela en un minimum de temps. En effet, leur charge de travail ne cesse d’augmenter, en raison des restrictions budgétaires. Elles font un travail formidable.

Je rêve du jour où sages-femmes hospitalières, médecins et sages-femmes à domicile pourront travailler en harmonie, dans le dialogue, l’ouverture et le respect, en apprenant et en s’inspirant les uns des autres. En comprenant que nos métiers sont distincts, nos manières de travailler différentes et se complètent, et que nous sommes tous unis autour d’un objectif commun : la santé physique et psychique des mères et des enfants.

h46a5081

Publicités